Il y'a 62 ans, le 5 Septembre 1944 entre 17H50 et 20H00 : L'Enfer du Havre.
Le Havre avait pendant 4 ans, payée un très lourd tribut à la guerre. De juin 1940 à Août 1944, la Citée Océane la France
Le deuil du 5 Septembre 1944 reste à faire. Le Classement récent de la ville au Patrimoine Mondial permettra t’ils au Havrais de tirer un trait sur ce passé tragique ? En tous les cas, pas pour ceux qui l’ont vécu. Le sujet de la guerre reste encore aujourd’hui très difficilement abordable dans les familles Havraises. Cette date est comme une plaie béante dans l’histoire du Havre. C’est autour d’elle – avant et après – que s’organise aujourd’hui l’image de la ville.
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Première phase de la bataille du Havre « Opération ASTONIA » : le bombardement du Mardi 5 Septembre. Cible imposée : les quartiers Sud Ouest et les Bassins, autrement dit, le Centre Ville. « Where it was believed that the garrison had headquarters », affirmera, bien plus tard, l’historien official du Corps Expéditionnaire Britannique. “Ou il était supposé que la garnison ennemie avait ses quartiers généraux”…
548 Lancasters. 2000 tonnes de bombes Explosives. 30 000 bombes Incendiaires. Deux heures d’enfer. 300 hectares
« La Ville la Place
Ciel sans nuages en cette fin d’après midi. Quoique, note Pierre Lefebvre, 17 ans, les Allemands « lancent une émission de brouillard artificiel, fumigènes déposés sur le Cours de la République
Serait-ce parce que l’ennemi aurait également capté sur les ondes alliées un bulletin de « news », diffusé à 13H30, et qui a rendu perplexes les Havrais ? Un « reportage du Bombardement du Havre. Alors que tout est calme, un reporter, installé à Honfleur, décrit Le Havre comme disparaissant sous un nuage de flammes et de fumées. Erreur d’horaire dans la programmation ? »
Moins de 5 heures plus tard…
17H30 : La Cloche
Du haut de son pavillon au 4 rue Lamoricière, le Sanvicais, René Libert, à la fenêtre de sa mansarde, « regarde un voisin réparer la toiture de sa maison, remettant en place les ardoises soufflées lors du bombardement du Lundi de Pâques.
J’entends alors le vrombissement d’un avion qui lache une pluie de plaquettes incendiaires au phosphore. J’alerte mon épouse : elle descend dans un abri creusé dans le jardin, sous un immense If aux branches coupées à hauteur d’homme, et vois arriver les premiers avions : Ils surgissent, un à un systématiquement ».
« Jour maudit que ce 5 septembre ! s’écrie, au même moment, Julien Guillemard. L’avion diabolique lance de nouveau son long cri funèbre, en semant quatre fusées de signalisation encadrant un tiers de notre ville. » Un de ces pots échoue sur l’Avenue Foch, et le long panache qui monte haut proclame comme un verdict de mort.
François Poupel voit déboucher son premier quadrimoteur « entre les deux écoles de Sanvic. Les quatres moteurs ronflent dans l’azur. Grossissent en avançant . L’avion, tout seul traverse le barrage de la Flak
17H50 pour Pierre Donatien Cot : « Je m’apprête à entrer dans le bureau du Préfet, quand un sifflement suivi de l’apparition d’une gerbe de fusées, précipite tout le monde dans les abris. J’hésite : rejoindre l’abris familial, véritable blockhaus ? ou bien profiter de la cave de la Préfecture
17H55 pour Bernard Hauguel, au volant d’un poussif Delahaye de l’armée Française, réquisitionné par les Allemands . Le camion gravit péniblement la rue de Montivilliers (actuelle rue Georges Lafaurie), parvient sur les hauteurs, atteint l’escalier du funiculaire.
Quand vers le Nord-Ouest, une première vague de bombardiers emplit le ciel : « Je reste dehors pour ne pas abandonner le camion. Mais je suis tellement paralysé par la peur que j’oublie de deconnecter l’accélérateur à main que j’avais poussé à fond ; si bien que le camion redescend à bride abattue la pente des rues Cronstadt et de la Cavée-Verte
17H58 pour les 10 inspecteurs de la Sûreté
« Et soudain, raconte Robert Marc, c’est le déluge. Nous nous précipitons dans l’abris creusé au pied de la statue de « L’Idylle Rustique », voisin d’un gros ouvrage bétonné qui nous est présenté comme un poste de commandement Allemand. »
Au 9 rue Gustave Flaubert, Maurice Forterre entend « le sifflement strident, suivi d’une détonation. Je me précipite à la fenêtre du salon : mille étoiles rouges recouvrent le Centre Ville, descendent lentement. Je cours ouvrir toutes les fenêtres : et vois venir du Nord-Ouest les premiers bombardiers. Je file dans l’abri, un garage étayé de poteaux et abrité du souffle par deux murs en quinconce coté rue. »
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De l’autre coté de l’estuaire, entre Honfleur et Deauville, Henri Colace, 9 ans, réfugiés à la Rivière-Saint la Côte
Mais, cette fois, lorsque j’arrive sur le belvédère, je demeure paralysé : les bombardiers emplissent le ciel de petites croix noires. Leur fracas, lourd, m’étreint les entrailles. »
18H00 : pour Solange Le Cerf, au poste de commandement des Equipes Nationales, 18 Place de l’Hôtel de Ville :
« Soudain, l’équipier Guillou, au poste de guet, annonce une chute de fusées rouges. Les instructions sont immédiatement données aux équipières de descendre à la cave, et d’y garder le plus grand calme, aux équipiers de se placer devant l’entrée de l’abri pour y organiser un service d’ordre en prévision de l’afflux de civils.
18H05 : Les premières bombes tombent, et les chefs en conférence descendent rejoindre les équipiers. »
18H05 : Les aiguilles de l’horloge de l’Hôtel de Ville, sous les premières explosions, s’arrêtent pile. « Tout de suite de grosses bombes tombent près de nous, raconte Pierre Courant, maire du Havre, qui en compagnie de quelques membres de la municipalité, se trouve dans deux salles du Rez-de-Chaussée, étayées par des poutres en acier. Sous mes yeux, un projectile frappe un immeuble Haussmannien de 6 étages en face. Il disparaît d’abord dans un nuage de poussière. Et quand le nuage s’est dissipé, il ne reste rien, plus rien, absolument rien de cet immeuble en pierres de taille. Tout a disparu dans un entonnoir immense. »
De l’autre coté de l’eau, Henri Colace, côte de Grâce, voit les « avions vrombir à la verticale, déverser leur cargaison d’explosifs : Tout le centre Ville disparaît dans la fumée et les flammes.
Les explosifs parviennent nettes à mes oreilles (ou bien est-ce le bruits des explosions qui m’a fait monter à la côte de Grâce ?). Sur Graville plongent de longues traînées flamboyantes, rouges vif. Sans songer à l’inquiétude de ma mère qui ne me retrouvera pas en rentrant de son travail _ mon père n’est-il pas quelque part dans ce cauchemar de fer et de feu ? _, je contemple, immobile, horrifié »
« La DCA
18H10, au PC des Equipes Nationales : « Sur mon ordre, rapporte Jacques Chantrelle, l’équipier Clotilde se rend au PC de la Défense Passive.
« Bruits sinistres de chutes de projectiles non suivies d’éclatements, repère Bernard Esdras-Gosse. Sur le quartier Saint-Vincent descend un faisceau de fumée blanche d’ou s’échappe, à la base, des flammes ponctuées d’aigrettes : les avions signaleurs, bientôt suivis des Lancasters. »
« Premières explosions, lointaines. Plus proches soudain. Très vite. Trop vite », Pour Pierre-D Cot. « Chaque avions déverse son chapelet. On peut compter les bombes. 10 ! 12 ! 14 ! » s’écrit René Libert à Sanvic, paire de jumelles collée aux yeux. « Bon Dieu ! Pile sur l’Hôpital Flaubert ! », jure Bernard Hauguel, qui suit, du haut de l’escalier du Funiculaire, les trajectoires.
« Un moment, Bernard Esdras-Gosse croit que l’attaque vise les fortifications de la plage. Hélas, méthodiquement, systématiquement, avec l’implacabilité des machines, les bombardiers s’avancent en rangs serrés, sur le centre. Et toute la population fuit vers les abris, se terre. »
18H15 ; Pour Jacques Chantrelle, un des chefs des Equipes Nationales au 18 Place de l’Hôtel de Ville : « Des bombes tout près. L’immeuble « Guillaume Tell » s’effondre en partie. Des bombes incendiaires brûlent à l’entrée, partiellement obstruée, de la cave. Jean-Jacques Lesauvages et Jean-Louis Pesle attaquent le feu, munis d’extincteurs, avec un mépris total du danger. Mais les extincteurs sont très vite vides. Impossible d’atténuer les autres foyers. Une torpille tombe sur l’immeuble : l’escalier de sortie s’éboule. D’autres torpilles tombent sur le café Guillaume Tell : et la seule personne saine et sauve parmi les réfugiés de la cave voisine, M. Grand, passe dans notre abris, par une ouverture depuis longtemps aménagée. Eboulements successifs, incendies rendent l’atmosphère irrespirable : nous appliquons, sur le visage, maints mouchoirs mouillés. Le souffle des bombes nous empêche d’utiliser notre lampe à carbure. Nous voici à nouveau emmurés. »
En face, « le corps central de l’Hôtel de Ville est fendu jusqu’au sol à hauteur de la salle des mariages, à 15 mètres
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Sur les hauteurs de Sanvic, « voici un moment, raconte François Poupel, que nous charrions des caisses de biscuits, stock de sécurité de la ville, qu’il nous faut transporter de l’orphelinat, canonné, jusqu’à l’école des Frères. J’ai faim et de voir tout ce ravitaillement met en appétit. Mais l’employé de mairie qui nous surveille pointe chaque caisse.
Sous les éclats, je lâche une des caisse. Elle se brise au sol, laisse échapper un flot de biscuits dorés. J’en mets quelques-uns dans ma poche et me sauve à l’entrée d’une tranchée publique creusée dans la cour de l’école des Frères.
Dans l’angle de la grande porte vitrée de la première classe, mains enfoncées dans les poches de sa blouse grise, se tient l’employé de mairie. Pas de casque : un simple chapeau mou. Pourquoi reste-t-il bêtement dehors ? Pour…surveiller les caisses de biscuits encore dans la cour ! Fonctionnaire !
Le tir se déplace un peu. Les éclats pleuvent, ricochent, le sol tremble. De la rue, je perçois à travers le vacarme, un bruit de galoches. Je sors rapidement devant la grille de l école. Une femme court. Je l’interpelle :
_ Eh ! rentrez à l’abri ! Il y’en a un là ! Vite ! Dépêchez-vous !
_ Non ! Mes enfants ! Restés tout seuls ! Chez moi ! A la maison !
Affolée, elle court, mère défiant la mort.
_ Courez le long du mur, au moins !… »
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18H20 : « Un chapelet de 14 bombes tombe à proximité du poste de secours Sanvic-Eglise : les deux plus proches, à 40 mètres
Sous les cinq étages de l’immeuble du 9 rue Gustave Flaubert, « les sifflements sinistres s’amplifient, se mêlent aux détonations en un vacarme devenant effroyable, note Maurice Forterre. Les locataires déferlent, affolés, bientôt rejoints par des Havrais des environs.
Nous n’entendons qu’à peine la DCA. Peut-être
Le sol oscille. L’immeuble tremble. Tous les bruits de bombes, lointains ou proches, se confondent.
L’un d’entre nous ouvre la porte du garage, pour accueillir de nouveaux réfugiés courant à perdre haleine : une lueur rouge illumine l’espace entre les deux murs en quinconce.
C’est une bombe incendiaire brûlant devant la porte ! D’une pioche, quelqu’un la repousse sur le trottoir. Fumée et poussière envahissent l’abri.
Soudain les déchirements de l’airs s’accroissent. Secousses terribles. Nous sommes assourdis par les déflagrations. La porte de l’abri s’ouvre violemment. L’air se trouve comprimé.
Un fracas de verre brisés. Chutes de matériaux, dehors et dans l’immeuble. Choc violent sur le mur ouest. Les poteaux qui étayent le plafond vibrent. Un chapelet de bombes tombe dans la rue : l’école en face éventrée ; la petite boutique d’un horloger, pulvérisée. Notre immeuble tangue. Des femmes se trouvent mal. Un réfugié offre du rhum. Une femme entre dans l’abri ; elle est hagarde, affolée, elle crie :
_ J’étais avec mon mari ! Dans la tranchée creusée dans le jardin à coté ! Une bombe ! Tous deux à moitié enterrés ! J’ai pu me dégager ! Pas mon mari ! Aidez-moi : il faut retourner là-bas. Je vous en supplie !
Mais la violence du bombardement nous interdit toute sortie. Il nous faut attendre une accalmie. Heureusement, le mari a pu se dégager et arrive bientôt.
Entre les sifflements et les détonations, le ronron régulier des bombardiers, de centaines de bombardiers, sans arrêt, survolent la ville. Chacun consulte nerveusement sa montre. Les minutes paraissent une éternité. Serons-nous en vie ce soir ? »
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Dans la tranchée tailladant la cour de l’école de Sanvic, « les femmes sont nerveuses, écrit François Poupel. Une jeune fille se serre dans les bras d’un homme : elle pleure. Lui cherche à la consoler, mais semble surtout embarrassé. Le grondement des avions, le roulement incessant des explosions est tel qu’on se crie dans les oreilles pour s’entendre. Le temps nous semble à la fois long et bref.
Soudain, un souffle brûlant m’enveloppe. Les carreaux de l’école volent en éclats. Je me jette à terre. »
18H30 pour Jacques Chantrelle, dans la cave du 18, place de l’Hôtel de Ville : « Le chef de secteur André Dudot, assis à sa table, pointe calmement la liste des équipiers nationaux présents. Henriette Pesle, assistée de deux aides et de l’équipière C.Barsac, donnent leurs soins aux blessés. Christian Fily et Jean Eloy s’occupent à récupérer le matériel. A ce moment, une torpille tombe et cause l’éboulement du mur qui nous sépare de l’immeuble Guillaume Tell. Le souffle nous projette vers le couloir central de la cave : Henriette, bien que blessée au visage, n’en poursuit pas moins son œuvre d’infirmière.
Quand à André Dudot, il est mort.
Moi même, je suis enseveli avec deux coéquipiers et une quinzaine de coéquipières. Il y’a un amas de corps et de débris. Les blessés hurlent. »
Dans un des abris de la brasserie Paillette, entre deux chutes de projectiles, une voix de femme, une blanchisseuse de le rue Théodore Maillart, se fait entendre au dehors :
_ Ne m’abandonnez pas ! Ne me laissez pas mourir !
« Alors, un homme, face crispée à la force d’écouter cette incessante plainte, se lève brusquement :
_ On ne peut pas la laisser sous ces plâtras ! J’y vais ! Il sort. On ne le reverra jamais plus. »
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Dans la cave qui abrite le poste de commandement des Equipes Ouvrières, « il y’a déjà des civils et un soldat Allemand. Quarante personnes. Presque tout de suite, l’immeuble est touché. On l’a entendu gémir sous le coup de boutoir. Il à craqué, s’est effondré en faisant trembler le sol. Plâtre, fumée, odeur de soufre envahissent la cave pendant que la cage d’escalier se trouve comblée par des poutres et des gravas.
Nous tentons de sortir, mais toutes les issues sont obstruées. Nous suffoquons. Nous ne pouvons accomplir aucun mouvement sans étouffer. Dans l’obscurité, nous nous heurtons les unes les autres. Enfin, quelqu’un allume une pile électrique : le faisceau est arrêté par le nuage de fumée.
Un des secouristes se traîne vers un sceau d’eau, qu’il rapporte : nous attachons nos mouchoirs sur nos bouches desséchées, enflées. Protégés par ce masque, nous commençons à dégager la sortie. Voici enfin une aire de jour : instant précis ou une seconde bombe tombe, suivie de plusieurs autres qui bouleversent les décombres. Et nous voici à nouveau emmurés.
Les étais craquent. Certaines poutres cèdent, provoquent des éboulements. Malgré tout, nous gardons notre calme.
_ De deux choses l’une les gars ! Ou nous allons en sortir, ou nous allons mourir ! Or en gardant notre sang-froid, nos gestes seront plus rationnels et nos chances de salut augmenteront.
Ce qui ne nous empêche pas de claquer des dents et de sentir la peur nous empoigner aux tripes.
C’est à ce moment que nous découvrons les décombres en feu au dessus de nos têtes. L’atmosphère, déjà irrespirable, devient étouffante. La sueur coule, creuse dans la poussière sur nos visages poussiéreux.
Le soldat Allemand, qui avait mis son masque à gaz, l’arrache. Il ne peut plus tenir. Et les minutes passent, longues, très longues. L’asphyxie qui nous terrassera approche. Qui sera frappé le premier ?
Soudain, le miracle : une bombe éclate sur l’une des sorties et la dégage. Aussitôt, nous traînons les trois mourants vers l’étroite ouverture.
Nous voici dehors. Un enfer. Partout explosent les bombes. Ce n’est qu’effondrements, incendie et morts. Le phosphore brûle sur le macadam, fait fondre les rails de tramways, les traverses en fer. Les torpilles en descendant vers le sol, hurlent… »
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« Lorsqu’un avion a largué ses bombes, constate des hauteurs de Sanvic, René Libert, il repart par la droite vers la mer. Un autre survient à sa gauche, lâche des projectiles. Un tapis de bombes. Dès qu’un chargement tombe, déporté par rapport à la cible, l’avion de tête qui pilote la vague de bombardiers déverse une nouvelle pluie de plaquettes au phosphore pour rectifier la visée. »
« Une monstrueuse pluie de fer, d’acier, herse terrible, qui arrache tout sur son passage, déchire, éventre, pourfend, morcelle », constate Bernard Esdras-Gosse. « Trois quarts d’heure d’un martèlement continu », au souvenir de l’ingénieur en chef Druhart qui vient de quitter son bureau, à bicyclette, juste pour « apercevoir, en cours de route, les groupes de bombardiers lâchant des fusées à l’aplomb de l’Hôtel de Ville. Je ne trouve pas ma femme chez moi : s’est-elle enfuie dans la cave d’un immeuble voisin ?
Oui. Je la retrouve. Au moment ou le sifflement des bombes devient incessant. Une éternité, et c’est l’accalmie :
_ Va t’assurer que la maison est toujours debout ! insiste Mme Druhart.
Remonté à la surface, je constate que l’atmosphère est obscurcie par la fumée et le poussière coté de la rue ou je me trouve : impossible de discerner les immeubles en face Traversant, je vérifie que mon domicile est intacte. Mais déjà le ronronnement dans le ciel laisse présager la deuxième vague : je retourne dans la cave. »
Accalmie qui incite Robert Marc à s’extraire de l’abri du jardin de l’Hôtel de Ville : « Nous n’y voyons plus rien. La partie Est ou les inspecteurs de la Sûreté
_ Avenel est dessous !
L’inspecteur sous-chef Avenel est allé se réfugier au début du bombardement, dans les locaux de la police des Mœurs. Il est mort, la tête écrasée par une poutre.
Tout à l’heure, les jardins étaient déserts. Maintenant, les Allemands sont là. On les entend. Moi qui étais sorti pour récupérer mon vélo, resté à l’intérieur du commissariat, me voici brancardier, à transporter, avec mes collègues, le corps d’Avenel au poste des gardiens de la paix. Incroyable, mais vrai : au passage, les Allemands rendent les honneurs ! »
Accalmie qui permet à François Poupel, dans l’école des Frères, à Sanvic, de « relever la t^te. Je ne vois plus à deux pas. La poussière descend en nuages épais. Cela prend à la gorge et brûle les yeux. Je vois une forme près de moi :
_ Eh ! Pierre, ça va ?
_ Ca gaze. Et toi ?
_ Je n’ai rien de mal .
_ Et le petit vieux ?
Ah ! oui, c’est vrai : le fonctionnaire qui, dehors, veillait sur les caisses de biscuits réservés aux réfugiés. Malgré les bombes. En chapeau mou, mains dans les poches.
Nous fonçons vers la porte. Personne. Fiévreusement, nous cherchons. Le voilà : effondré sur les genoux, entre deux piles de caisses dans une classe.
Lorsqu’il nous aperçoit, il ramasse le feutre qui avait roulé à quelques mètres et, calmement, le brosse de sa manche. Puis, comme si rien ne s’était passé, fonctionnaire toujours :
_ Nous allons tâcher de rentrer les dernières caisses. Le coin n’a pas l’air très sur… »
Accalmie mise à profit par Pierre-Donnatien Cot pour « sortir dehors . Epaisse fumée. Le Préfet Chaumeil demande que dès la fin du bombardement, le concierge aille démolir la devise TRAVAIL, FAMILLE, PATRIE, au fronton de l’Hôtel de Préfecture. Mais le bombardement reprend aussitôt et nous rentrons précipitamment dans l’abri. Après 4 ans de bombardements quotidiens, nous savons maintenant interpréter ce que nous entendons : les bombes qui tombent derrière nous par rapport à l’axe des escadrilles causent un martèlement brutal et précipité. Compter les coups est facile : 14 bombes presque simultanément, le chargement d’un avion. Quant aux bombes qui nous dépassent, elles sifflent en passant sur nos têtes : l’une d’elles, nous avons cru qu’elle était pour nous ; le sifflement qui l’annonçait s’est intensifié progressivement, jusqu’à prendre un ton très grave pour finir en grondement rauque. Formidable explosion ! Nous nous précipitons à terre. Des débris dégringolent partout, mais nous sommes intacts. Nous saurons plus tard que la bombe est tombée à l’entrée de la Préfecture 15 mètres
D’un jardin, non loin de la place Jean-Macé, à Sanvic, quelques FFI voient « les points noirs en chapelets se détacher des gros avions qui défilent, comme à la parade, impunément. Tout se confond dans un fantastique grondement, accompagné de secousses, comme si la terre allait se soulever.
Les bombes éclatent à la cadence d’un tir de mitrailleuse. Les nerfs de quelques-uns de nos compagnons craquent : ils courent se réfugier vers je ne sais quel abri.
Nous sommes étendus sur le sol, dans le petit jardin, et regardons le ciel, guettant la vague qui nous écrasera. Quelques-uns prient. Voici qu’une vague approche de notre point d’observation : les bombes sont larguées autour du lycée.
L’âcre odeur de poudre nous dessèche la gorge déjà crispée à force d’attendre le coup qui nous est destiné. La fumée nous enveloppe. Nous sommes gris de poussière et peut-être de peur.
La deuxième vague. René Libert compte : « 120 appareils encore. 120 par vagues. Et il y’en aura 8 successives, entre lesquelles se produit une accalmie de quelques minutes.
Vagues après vagues, quartier par quartier, des bombes. 20, 30 appareils lâchent, d’un coup leur chargement, note Bernard Esdras-Gosse. 200, 300 bombes s’abattant en ligne sur les immeubles du Centre-ville, pilonnant tout. Nivellement tragique, horrible, spectacle de terreur : de hautes maisons bourgeoises, de magnifiques immeubles haussmanniens, de vieux immeubles historiques, églises, cathédrale, musées, théâtres, hôtel de ville, bourse…s’abattent dans un fracas qui se confond avec le bruit des éclatements, 200, 300 éclatements à la fois.
Et cette poussière impalpable, ces immenses nappes de fumée émises par les incendies créent une atmosphère de fin du monde. »
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L’abri du jardin de l’Hôtel de Ville, ou se sont réfugiés les inspecteurs de Sûreté, tangue et tangue de plus en plus : « Ce n’est pas pour nous cette fois, mais ce n’est pas loin. Obscurité, Poussière et d’un seul coup, silence.
Je cours chercher ma bicyclette dans les locaux, la mets sur mon épaule, ressors en vitesse, me relève : deux revolvers sont braqués sur moi. Je suis tombé aux pieds d’un Allemand que nous avons surnommé « le balafré ». Me tournant le dos, il a été surpris et réagi avec sang-froid.
Sueurs froides. Dans le boîtier de l’éclairage de ma bicyclette, j’ai caché mon brassard de résistant. Mon bon vieux vélo a tenu le choc, mais chez les Allemands, les ordres pleuvent : un fusil-mitrailleur est orienté vers la rue Hippolyte-Fenoux, un autre en direction de la rue de Paris, un troisième défend l’entrée du bunker. Craignent-ils une attaque de la résistance à la faveur des bombes ? »
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Au poste de secours Paul Bert, école de Sanvic, le père de François Poupel a rapidement gagné une tranché sitôt qu’il a vu les premières bombes tomber. « Quand tout à coup, Claude, sur le bord du trou, hurle :
_ Hé, les gars. Celles-là c’est pour nous !
Nous levons les yeux. Des points noirs grossissent, se dirigent sur nous, bolides… On ne regarde pas plus longtemps ! On se jette dans l’entrée et BOUM. Alors ça a craqué : les secouristes roulent les uns sur les autres. Mes oreilles bourdonnent. J’entends pourtant le craquement épouvantable de l’écroulement des maisons. Les chevrons des toitures, des briques, des meubles, tout vole en l’air, redescend. Vacarme.
Mon casque se rabat brutalement sur ma figure : comme si je recevais un coup de poing sur le nez. Claude, en tombant, me flanque un grand coup de pied dans les côtes : j’en reste le souffle court cinq bonnes minutes. »
« Deux heures durant, écrit Pierre-Donnatien Cot, une pluie _ oui : une pluie de fer et de feu _ dégringole autour de nous. Notre abri tremble sans arrêt, oscille. Dans l’obscurité, car le courant de la ville est interrompu presque aussitôt puis se rallume, vire au rouge et s’éteint définitivement. Le Havre est plongée dans le noir. Seul la lueur des incendies éclaire la ville… »
« Deux heures effroyables, pour Julien Guillemard. Ce tiers de l’agglomération, le plus beau, un quadrilatère de la mer à l’Hôtel de Ville, limité au nord par la rue Gustave Flaubert, au sud par l’avant Port et le Grand Quai, est martelé, impitoyablement incendié, rue par rue, immeuble par immeuble, selon un plan bien établi. »
« Immeuble par immeuble, pierre par pierre , sous les coups, les plus beaux quartiers du Havre s’effritent, tombent en poussière : le boulevard François Ier, l’Avenue Foch, L’Hôtel de Ville, le quartier Saint-Vincent de Paul, tout disparaît, tout s’effondre, tout s’anéantit en de monstrueux écroulement, éclatements, soufflements. La mémoire de toute une région disparaît peu à peu. Destructions systématiques, écrit Bernard Esdras-Gosse. Et les vagues de bombardiers se succèdent sans répit. C’est l’enfer sur terre. Et des cratères profonds se creusent un instant, comblés par d’autres éventrations du sol. Les canalisation d’eau et de gaz, explosent. Sous les décombres, des êtres sont ensevelis, qu’une autre pluie de projectiles libère. »
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Il est tombé des bombes sur le poste Paul Bert !
Sous les bombes, le sous directeur de la Défense Passive
« j’ai alors pensé à tous mes camarades, raconte François Poupel. A mon père qui est parmi eux. Ils étaient partis tout à l’heure, pleins de vie. Sont-ils morts maintenant ?
_ Est-ce qu’il y a des tués chez nous ?
Mais le chef est parti sans répondre. Mon frère André est tout pâle. Je dois être décomposé. Pourquoi M. Prudhomme ne nous a t’il pas répondu ? Aurait-il voulu nous dissimuler la mort de mon père, la mort de mes camarades ?
_ Qu’est-ce que nous allons faire si nous sommes plus que tous les deux ? On pourrait aller voir. André, on va les dégager !
_ Ecoute, ils ne sont peut-être pas morts. Et puis le bombardement continue. Ce n’est pas le moment de courir les rues. Les caisses, les caisses d’abord : c’est un ordre.
Malgré la mortelle inquiétude qui nous étreint, malgré le bombardement qui reprend de plus belle, nous avons rentré toutes les caisses dans les classes. Je ne sais plus comment nous l’avons fait, mais nous avons eu la volonté de le faire. »
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Les jeunes gens, un moment enterrés sous les ruines du poste de commandement des équipes d’entraide ouvrière, fuient par les rues que dévorent les bombes au phosphore.
« Et, raconte l’un d’eux, par dessus tout ce vacarme, on perçoit, dans les moments de courte accalmie, le grondement des avions qu’on ne voit même plus à travers la fumée.
L’immeuble à coté du nôtre est éventré : il vacille, nous le voyons, il se disloque. De quelque coté que nous allions, les rues ne sont que couloirs en feu, dans lesquels tombent des masses enflammées.
Alors nous nous jetons dans la fournaise. Portant les 3 asphyxiés qui, malgré l’air grillé, reprennent vite leurs sens. Là ou nous passons, s’ouvrent sous nos pas des trous, et d’autres trous se comblent devant nos pas. Nous ne savons plus ou nous sommes. Tout a perdu physionomie de rues ou de boulevards. Comment sommes-nous encore en vie, perdus dans ce cataclysme ?
Et brusquement, me voici séparé des autres. Alors je pense à ma mère, je pense à ma sœur. Et je cours, et je tombe, et je me relève, pour ne pas retomber dans les excavations de bombes ou l’eau s’infiltre déjà, les égouts sont crevés en effet, les rail tordus vers le ciel, les poteaux et les fils électriques fauchés, les arbres effeuillés levant leurs branches dénudées vers les cieux alourdis de terre. C’est horrible et c’est affolant ! »
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« A Fontaine-La-Mallet, nous assistons, muets d’épouvante au bombardement du Havre, écrit Jean Rochard. Un pilote allié, tombé au début du raid et qui porte sur l’épaule SOUTH AFRICA, est encore plus effrayé que nous : il n’avait encore jamais vu cela d’en bas… »
« Le rayon d’action s’agrandit, constate Bernard Esdras-Gosse. L’enfer gagne les quartiers Notre-Dame, de la Bourse
« Voici la sixième vague, note René Libert. Un bombardier, sans doute trompé par sa vitesse, lâche tout sur la rue Lamoricière, la Place Poincaré
A 20 KM
_ Spectacle impressionnant ! Spectacle terrible !
L’entendant, une vieille Cauchoise s’approche, et « par intervalles, répète à mon intention :
_ C’est mauvais pour les civils…
_ Indeed, it is !
Un panache de fume noire s’épaissit au-dessus de la ville, raconte le lieutenant-colonel. D’énormes incendies sont comme suspendus dans les cieux. Et jusque dans Gainneville, des documents roussis, noircis, carbonisés, certains portant en-tête de l’HOTEL DE VILLE et d’autres bâtiments officiels tourbillonnent dans les airs, planent et atterrissent. »
« On a peine à imaginer des deux heures de pilonnement incessant, ce tapis de bombes constamment renouvelé et qui n’en finit pas de se dérouler, déclare Henri Lagrange. Retrouver les impressions que j’ai éprouvées dans les cave de la Préfecture
« Dans l’enfer des sous-sol du Grand Théâtre _ ou gisent les FFI qui s’y sont cachés en attendant l’heure de l’action _ et qui flambe comme une torche, on entend hurler plus de 200 damnés emmurés par les flammes et par les pierres, écrit Raymond Laubier. Une tête, les cheveux roussis et les yeux fous, se montre parfois à une fissure, une voix de supplicié, implorant dans l’orage :
_ A moi ! Au secours ! Je brûle ! Tirez-moi de là !
Mais on ne peut rien pour cet agonisant, déjà juché sur un monceau de cadavres, car la chaussée est aussi l’enfer, un chaos de ruines fumantes entre lesquelles trébuchent, avant d’être frappés, les gens recherchant des refuges qui s’écroulent les uns après les autres.
_ Mon père est tué à la porte ! Maman est sous la maison ! sanglote un gamin de 8 ans, que suit un chien berger hurlant à la mort.
Une bombe. L’enfant se jette dans les murailles d’une brasserie, juste à temps pour voir sortir par une échelle, une famille à demi noyée par le bière qui coule des fûts crevés. »
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Au PC des équipes ouvrières, près du Square Saint-Roch, à l’angle de l’Avenue Foch, 150 réfugiés s’entassent dans plusieurs caves séparées par des cloisons. Bientôt les murs tremblent. Puis les cloisons…soufflées. De sorte, qu’il ne reste qu’une immense cave allant d’un bout à l’autre de l’immeuble. Dans quelques instants ne restera qu’une moitié du bâtiment. Des cris, des appels au secours fusent des ruines. Mais qui pourrait entendre tandis que les bombes martèlent la ville en feu ?